Les Cahiers Marxistes

Critique multidisciplinaire et éducation permanente depuis 1969

Des sciences et des hommes

CM n°212
juin-juillet 1999
Couverture du Cahier Marxiste 212

La difficulté de nommer les choses est souvent révélatrice d'une difficulté bien plus profonde à les comprendre : un obstacle sémantique peut en cacher un autre, conceptuel - c'est comme pour les trains sur les quais de gare.

Ainsi en va-t-il des sciences : exactes/inexactes, naturelles/sociales, dures/molles, inhumaines/humaines, aucun des qualificatifs proposés pour désigner - par couples nommés ou implicites - les particularités du travail scientifique ne s'est imposé, c'est-à- dire n'a été accepté par tous ceux qu'il concerne.

Peut-être - c'est la position la plus radicale en la matière - faut-il entendre qu'il n'est de science que du côté des "dures" (physique, chimie, biologie,...), et que tout "le reste" relève du débat d'idées, de conflits d'intérêts déguisés en controverses objectivables, voire - pourquoi pas ?- des goûts et des couleurs, dont on ne discute pas, comme chacun sait. Ce n'est pas notre avis.

Ce questionnement n'est sans doute pas vieux comme le monde, mais il est sur la table des philosophes depuis au moins un siècle. Il a été récemment vigoureusement relancé, même si telle n'était pas leur intention explicite, par Sokal & Bricmont, dont les initiatives éditoriales ont nourri de féroces polémiques depuis deux ans. L'ambition, la prétention diront certains, de fournir la clé d'une analyse scientifique de la société et de son histoire étant au coeur du marxisme, il n'est pas étonnant que les CM saisissent l'occasion de prendre une part dans ce vieux débat rafraîchi par ses développements récents.

Notre 212e livraison commence par un entretien avec Jean Bricmont, dans lequel celui-ci s'avance, nous semble-t-il, bien plus que dans d'autres de ses écrits, au point de dépasser le contenu - souvent prudent - du livre Impostures intellectuelles et de préciser des positions qui n'étaient que pressenties jusqu'ici : il est bien un tenant de la position radicale décrite ci-dessus, à savoir qu'il n'y a pas (encore) de science de la société.

Réponse à plusieurs voix, pas toujours convergentes d'ailleurs : avec le sociologue et philosophe Jean-Louis Genard, qui attribue à l'entreprise Sokal & Bricmont des effets contre-productifs à l'aune des intentions progressistes des auteurs; avec l'historien Pierre Lebrun, qui avance une exigence forte de rigueur scientifique pour les études de la société; avec le juriste Olivier Corten, qui souligne les limites du positivisme en droit; et avec Michel Godard, notre co-rédac'chef, qui rappelle le rôle séminal du marxisme pour les sciences sociales.

L'enjeu est de taille : il s'agit de réaffirmer la possibilité et l'utilité de sciences pour les hommes, pour comprendre et transformer le monde.

Sommaire

    • Contribution à l'ordonnancement du savoir scientifique et à l'évaluation du rôle qu'y assument les sciences humaines

    • Positivisme et science du droit: la place et le rôle du raisonnable