Les Cahiers Marxistes

Critique multidisciplinaire et éducation permanente depuis 1969

Positions matérialistes sur l'écrit

CM n°194
juin-juil. 1994
Couverture du Cahier Marxiste 194

Avec ce titre, les CM semblent à première vue livrer un numéro très spécial, destiné au cercle de quelques amateurs avertis. Le lecteur découvrira bientôt que ces pages s'adressent à tous ceux qu'intéressent, dans l'acte d'écrire, les mécanismes les plus enfouis que ce geste, le plus commun, met en Â?uvre.

Le thème choisi n'emporte pas la volonté de revisiter la problématique philosophique du matérialisme en tant que telle. Si cette catégorie, et son contraire, l'idéalisme, se trouvent requis, c'est ici sous l'angle des opérations complexes que mobilise dans un écrit, littéraire ou non, l'effet de représentation. La thèse que l'on soutiendra ? Elle montre que la production des idéalités représentatives dans l'écrit, ou si l'on préfère, des idées qu'il véhicule, entraîne toujours une occultation des paramètres matériels qu'elle travaille. Autrement dit, l'effet de transparence représentative, l'élaboration des pensées, disons n'est jamais obtenu qu'au prix d'un aveuglement sur les aspects matériels de sa fabrique. Qu'ainsi la pensée, en ce qu'elle est nécessairement associée à une langue et donc, tout aussi bien, aux conditions matérielles de son exercice dans l'écrit, puisse générer l'illusion toute idéaliste de son excellence et de son autonomie, voilà certes une affaire qui mérite examen.

L'entreprise sera pour une large part menée à la lumière d'une discipline nouvelle nommée textique, dont Jean Ricardou, son auteur, présente en début de volume les principaux concepts ainsi que les enjeux. On retiendra de cette étude intitulée " discernement matérialiste " que la textique poursuit l'ambition du marxisme et de la psychanalyse freudienne de faire la clarté sur les mécanismes clandestins qui engendrent et conditionnent la pensée. Son apport ? Il consiste à démontrer le rôle d'écran qu'ont joué dans ces deux univers théoriques les catégories d'expression et de reflet. A l'étude technique des opérations de l'écrit, la textique ajoute ainsi l'examen précis des processus qui aboutissent à l'idéologisation de leurs effets, avec toutes les conséquences sur la pratique d'écrire et sur les agents qui s'y livrent. Au centre de l'analyse, les concepts de métareprésentation et de texture ouvrent la perspective d'une pratique nouvelle de l'écrit, où cette fois les exigences de la pensée ne recouvrent plus les modalités de son élaboration mais au contraire signalent les matérielles conditions qui la rendent possible.

Il appartient à Jean-Claude Raillon de souligner la pertinence pédagogique des concepts de textique dans l'enseignement des lettres. Après les nécessaires rappels historiques, cette contribution décrit pas à pas une méthode de lecture en classe mobilisant la technique de circonscription et le concept de palinodie. Elle aboutit à la réécriture raisonnée d'un texte d'auteur (une OPA, dit-on en textique : une offre publique d'amélioration) montrant aux jeunes élèves que la lecture, loin d'être une activité autonome, est une phase constitutive du procès d'écriture et qu'il existe un autre rapport possible aux objets culturels que leur réception passive. Evoquant une esthétique de la bonne distance (on pense à Brecht), et dans la perspective des ateliers d'écriture, ces pages proposent également, avec la notion de lecturabilité, une analyse des procédures métareprésentatives d'un texte de Raymond Roussel.

Sommaire